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As-tu vraiment besoin de manger, Natacha Guiller ?

Pour poursuivre la réflexion initiée dans le livre Les artistes ont-ils vraiment besoin de manger ?, des artistes répondent au questionnaire. Après Hélène Vignal, c’est au tour de Natacha Guiller. Si vous aussi vous souhaitez participer, n’hésitez pas à nous contacter !

Que réponds-tu quand on te demande quel est ton métier ?
Ce que je fais, dois-je en témoigner dans ma présence même, l’apparence qui émane de la posture, c’est l’invisibilité, le flou quotidien dont je vous affuble. La marge, ce par quoi l’on me classe, je revendique, dérangeante, le flux discontinu malhabile, la vie si fragile qui défile, vaine à en tresser les rênes.

As-tu un problème existentiel avec lequel tu tentes de dialoguer ?
Le jonglage frénétique entre cieux et sol rationalise l’errance, sinon flottante du récit qui se construit sous mes pas. Cela suffit à me préoccuper pour l’instant, jusqu’à nouvel ordre.

Créer, c’est quoi ?
La non-satisfaction de la condition d’être induit le malaise consenti, l’idée jaillie du non-contentement. Le réel insuffisant insuffle la création, sans quoi l’humain papillonne idiot.

Commencer une œuvre, c’est quoi ?
Un sursaut ou l’illumination dessous la douche, au sortir d’une baignoire, annoter un dos d’emballage de succinctes traces « ne pas oublier ». L’œuvre est lancée, si elle est bonne, l’idée persécute en boucle.

Comment sais-tu qu’une œuvre est achevée ?
Comment situe-se le bout du début. On ne sait trop mal quand l’œuvre est en train, sans doute pas plus où doit-elle s’auto-suffire. L’accumulation de projets successifs vient organiser l’urgence de l’acte. J’abandonne probable, inachevé par essence, un travail de passion ardente pour un autre.

Pourquoi crées-tu ce que tu crées ?
Ce que je crée de ma vie, c’est l’essentiel, authentique interprète du moi fondu dans la masse. Je remue la poussière pour brasser le quotidien et le rendre tangible, appréciable. Le monde déteint sur moi, j’accepte l’infiltration.

À qui t’adresses-tu quand tu crées ?
On cultive en auteur pour tous ces hêtres à tête coupée, on sculpte en artiste les cabanes détruites du songe égaré à l’enfant, on reconstitue la mémoire pour transformer nos présents.

Quel rapport ton travail entretient-il avec la réalité ?
On atteint ici un seuil du concret, et où l’œuvre reproduit dans la matière brute l’archive live du vivant. L’actualité indéniable de mes actes, qu’ils soient domestiques ou artistiques, semble sans distinction. En cela, je crée du tangible, du brut à vif et à l’affût.

Que pense l’enfant ou l’adolescent que tu étais de ton travail ?
Je ne crois pas avoir acquis ma condition adulte, en ce sens, je dois encore gravir maints seuils d’autonomie impuérile. Sinon, je pense que la chose silencieuse et obscure qui m’incarnait plus tôt s’étouffe de bluff, épatée observe, frappe dans ses menottes d’autiste pour acclamer le miracle.

Qu’y a-t-il sur ton bureau ?
Étaler sur la table ce qui déjà y séjourne, ordonnancer ses outils pour précisément orienter son trait. Le plan s’actualise où s’accumulent des monticules d’éléments adéquats, du glanage et des post-its en cascade, des bouts de peau, de métal, des moutons de poussière du toit, la toile calée perpendiculaire au dos de la surface d’écriture. L’ordinateur ronronnant, les tiroirs microscopiques boursouflés, les carnets entamés et doublons d’agenda, la gomme mie de pain nucléaire, des livres jamais lus et des brochures cornées. Un micro-cravate rayonne près d’une souris sale, le tapis asiatique rebiquant, un flacon à urine complété de baumes à lèvres, des cartes de visite d’inconnus, les clés du toit hackées, la serrure sciée quelques mois plus tôt, des trousses en pagaille, calculatrice, mètre ruban, cahiers et carnets recouverts de glyphes, tampons, élastiques distendus, des sachets de réserves et de poudres, des clés USB enclavées sous plastique, colle en stick, agrafeuse baby, tamagotchi passé de date, un plan de Paris dupliqué, règle métal, taille-crayon deux têtes et boules Quies, brouillons hachés et recyclés en listes, répertoire épistolaire, timbres sous enveloppe, invitations antidatées, ordonnance contre-antidatées, chargeurs et câbles ondulés, programme Paris en toutes lettres, moult pochettes et autocollants promotionnels, la crème pour les mains, capuchon mal fermé, un surligneur turquoise débordant, des feutres arc-en-ciel, une enveloppe kraft exploitée, deux carnets de voyage à poster, les plaquettes de scènes slam parisiennes, archives dessins et cartes postales en écrin, piles de blocs A5 vierges, le calendrier perpétuel, divers catalogues de saison culturelle à mi-parcours, les micro-boîtes de cartouches Parker et effaceur à l’encre bleue, une prise multi-port, lingettes pour les lunettes des yeux, sacoche de street-artiste et schéma des toilettes scotché à droite de mon poignet […]

Est-ce que parfois tu en as marre ?
Insensé, l’imaginaire lassitude à la lutte, la curiosité égare le doute, l’absurdité d’exister.

As-tu déjà pensé à raccrocher les gants ?
Je me vois interdite d’ôter moufles et couteau à dinde, rendre les armes, à qui, pour quoi ? Vivre contient l’objectif d’exister en toute expérience, l’art traduit à lui seul l’incarnation de cette offre.

Est-ce qu’il y a des choses dans ton métier qui te mettent en colère ?
Ma démarche, soit tache, soit invisible, je me démène, me dépasse, aller au devant des gens présenter l’œuvre multiplexe, l’ambivalence de mon cas. L’ignorance me blesse, le rejet m’habitue. Le monde de l’art, un monde de brutes, puis ça bute sur mon statut ; art brut, art marginal, singulièrement outsider, pas assez indemne. Je n’ai pas plus d’identité plastique que par ailleurs.

Pour quoi milites-tu ?
Pour cela, acharnons nos mains, nos yeux plissent sous l’étoile de l’usure, l’écharde pointant un geste artisan. Il faut jusqu’au bout s’étoffer de beau, être coupable de laisser s’émaner les œuvres, aux pieds d’autres éperdus, évaporés de lumière.

Est-ce qu’on t’a déjà tendu des pièges ?
C’est bien l’humain qui, plus d’une fois, me roule, manipule mon âme, mon être, mon œuvre, mon moi vulnérable, pour mieux assouvir ses souhaits. Les guets-apens non fatals nous robustissent. Je remercie les bourreaux d’être aujourd’hui une cuirasse de guerre.

Qu’est-ce qui te sauve ?
J’évite de couler en ne baissant pas les yeux, la profondeur sous-marine, sombre. Je les garde grand ouverts ; abuser du paysage. Je cligne-actualise mon rapport au monde. Respirer l’imaginaire des autres me rassure et me rallie à la terre. Sans pairs, sans adresses, l’égarement m’étreindrait.

Qu’est-ce que tu veux sauver ?
Je souhaite préserver le paysage et mes yeux s’accommodant. Je veux préserver vive l’exaltation qui me porte à continuer de vivre. Je souhaite que demeurent faune et flore, bien après nous, plus paisibles et harmonieuses que nos pratiques prédatrices.

Qu’est-ce que tu envies aux disciplines artistiques que tu ne pratiques pas ?
Ce que je n’ai pas eu le temps d’apprendre m’attriste, je fantasme des hommes de scène, du corps de ballet et d’autres artistes vivant, qui se la racontent en public dans le noir, qui sont reconnus pour ça. J’envie toute pratique plastique qui contribuerait à mon autonomie ou à élaguer mon expression rhizome.

Qu’est-ce qui pourrait te faire abandonner ?
La maladie grave détruisant cellules et désirs, ne la laissons pas s’inviter avant d’en avoir soufflé l’idée conceptuelle, irradié les symptômes du fou, sinon transmué génie.

Qu’est-ce qui t’empêche d’abandonner ?
Lâcher la vie et l’œuvre qui la dessine serait une passementerie au tombeau, trop ébruitée d’ahurissement. La chance ultime de déambuler et percevoir l’histoire en un dessein à l’angle particulier est l’honneur ultime de l’élu vivant.

Quand tu es à terre, comment fais-tu pour te relever ?
Plantée au ras du sol, je me roule premièrement et honore les fleurs. Saluant les arbres, je me roule encore, les yeux pendus dans le paysage des cieux. Si je m’endors, quelle aubaine. J’accepte de remonter la pente, point de tire-fesse qui m’assigne, je me fais violence, sans aucun doute.

Où est la joie dans ton métier ?
L’émerveillement irréversible, celui de s’éveiller chaque jour, la fatigue d’exister, sculpturer la vie est toute la joie de poursuivre, sans oser remettre en question ce cadeau dégoté sans mérite.

Qui sont tes allié·e·s ?
Ceux qui m’accompagnent en trip, les malades, les fous, les poètes lunaires, les animaux mutiques, les danseurs impétueux, puis des voix inlassables, des musiciens hors pair, mes amoureux compagnons.

Qui sont tes ennemi·e·s ?
Le danger paresseux de l’apparence, des cieux grisonnants, la mine terreuse du voisin terni par l’épreuve de la minorité du spectacle. S’ils nous atteignent, il faut accueillir la plaie et le fléau sans religion, car peau sur peau se répare.

Est-ce que le fait d’être un homme ou une femme a une influence sur ton travail ou tes conditions de création ?
Assez sceptique quant aux qualités qu’on fédère à mon genre matriculé, de même pour l’autre, je pagane en ovni.

De quel matériel as-tu besoin pour créer ?
La vérité, je crée sans matériau autre que mon potentiel fugitif, je m’égare dans mes songes, fantasmes et délires filés. Revenir à vous et à soi relève d’une épreuve de réalité, accuser le coup en s’emparant d’une craie, un bout de chiffon, pour transcender le voyage.

D’où viennent tes revenus ?
S’épuiser en ce sens n’est qu’honnête folie, passionnelle, inhérente à ma présence. La contrepartie, la reconnaissance ou l’étiquette précise n’ont pas eu lieu. Je peux patienter toutefois, toute ma vie, j’ai su m’y astreindre.

Fais-tu des boulots alimentaires ?
Je travaille d’arrache-pied pour ne pas m’égorger de nourriture. Créer rajoute à la denrée permanente, j’étouffe, je vomis de ce que le monde offre de plus consistant. J’espère un jour redistribuer cette matière, moyennant la monnaie de vie.

Comment t’es-tu organisé·e pour tenter de vivre de ton art ?
J’aménage le quotidien, l’envisage comme un mouvement abrégé, récapitulatif de l’acte créateur, lequel partitionne et conditionne ma mobilité. L’existence qui devient manifeste du corps d’expression, le sens du souffle et le rire compulsif inhérents à l’homme.

Dans quelles conditions travailles-tu ?
D’aucuns décrètent qu’il s’agit d’un travail, d’une besogne monnayée. J’évolue seule et intense dans tout ce que je fais, ce que je vis. Je fais sans structure, je bâtis tout le temps, sur la ruine et le bourgeonnement. Le froid et la fatigue m’accompagnent, l’étroitesse de sas inappropriés fait la singularité de mes pièces. Je fais dans la condition d’être en vie.

Qu’est-ce qui est choisi ou subi dans tes conditions de travail ?
Être en pratique dans l’expérimentation permanente, sans frontières entre vie et œuvre est une éthique, l’évidence de la survie, l’issue unique qui m’ait été offerte. À saisir sans hésiter. L’espace à la praxis et l’intimité dominante sont peut-être les modalités du sacrifice pour obtenir de moi le meilleur. Cela passe, cela va sans dire, par la douleur.

En quoi la présence ou l’absence d’une famille avec toi influence tes conditions de travail et ta création ?
Je remercie mes proches d’être insensibles à mon art, sinon affectés, je les distance au max’ de ma production virulente, sinon, elle les concerne, c’est vrai. Je produis d’eux sans leur présence, en substance, ils m’alimentent encore.

Qu’y a-t-il dans ton frigo ?
Pour tenir, je dois ingérer tout un tas de savoirs, aussi de denrées. Mon capital digestif est fort limité, toutefois. J’ai le régime d’un nourrisson qui contracte dès l’origine moult intolérances au diapason. De l’eau, des légumes tièdes et du soja sans sauce. Des suppos sculptés parasitaires stagnent dans la portière en blédine, des trucs sinon à vomir au soir. L’eau moisie d’une bouteille miniature, pour expérience.

As-tu vraiment besoin de manger ?
Le quotidien alimente mon imaginaire, les idées s’extraient du corpus vivant, de l’environnement et l’actualité. Cette nourriture, aussi toxique que foisonnante, inspire mes mains, mes déplacements, mes choix. J’ai bien tenté me substanter unique de la sorte. On s’en mord les doigts (ce qu’il reste de peau, la chance).

Quelle est la question que tu as toujours voulu qu’on te pose ? Et la réponse à cette question ?
On ne m’interroge sur mon état, après-pendant l’acte de créer, corps inerte sinon, activé par ses gammes quotidiennes, le plaisir et la douleur conjoints au travail de l’œuvre.

 

Natacha a passé la moitié de sa vie à se faire mijoter à des fins de disparition. La faim de vivre reprend le dessus dans ce projet bricolé complètement fou et artisanal de fabriquer en rescapant. Effrayée par le temps défilé et restant à dévider, elle produit (se produit) via tout ce qui traîne, dans le cadre d’une errance chronique étalée surtout la nuit. Ça slame et ça danse, peinture et graphomanie sur toute surface implosable, dans l’attente de croiser d’autres silhouettes qui gisent, tête-à-tête biscornu, friands de pyrotechnè subite.

Une réflexion au sujet de « As-tu vraiment besoin de manger, Natacha Guiller ? »

  1. L’usage (méthodique ou non) de diverses formes de folie dans l’ascèse mentale et la mystique répond à l’usage purificateur du scepticisme (idéalisme absolu, solipisme) dans le plan philosophique.

    Il s’agit par la folie de concevoir la raison : l’univers pathique du corps-chair

    Les Modernes d’Europe cherchent dans la psychiatrie ce que la sagesse traditionnelle cherche dans l’étude de phénomènes pathologiques produits intérieurement

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