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As-tu vraiment besoin de manger, Hélène Vignal ?

Pour poursuivre la réflexion initiée dans le livre Les artistes ont-ils vraiment besoin de manger ?, des artistes répondent au questionnaire. Hélène Vignal est la première à s’être prêtée au jeu. Si vous aussi vous souhaitez participer, n’hésitez pas à nous contacter !

Que réponds tu quand on te demande quel est ton métier ?
Ça dépend de qui m’interroge. Je joue avec mes deux métiers, je me ménage des espaces de liberté, des cachettes, en citant l’un (responsable d’un service Égalité Vie Associative dans une collectivité) ou l’autre (auteure jeunesse). A ceux dont je pense qu’ils peuvent comprendre je dis les deux, et je commence toujours par la phrase « j’ai deux métiers », parfois je commence par autrice, d’autres fois par salariée, je n’ai pas de règle sur l’ordre. Je fais des réponses très opportunistes, en fait.

As-tu un problème existentiel avec lequel tu tentes de dialoguer ?
Mon rapport aux groupes est un véritable problème existentiel. Je ne peux appartenir à aucun groupe. Je pense que le fait d’avoir deux métiers est constitutif de ce problème existentiel. J’éprouve facilement de la panique à l’idée de l’entre-soi. J’ai une grosse contradiction sur le rapport au groupe : c’est pour moi un indispensable-vital qui m’est inaccessible de façon durable.

Créer, c’est quoi ?
C’est ne pas pouvoir faire autrement.

Commencer une œuvre, c’est quoi ? Comment sais-tu qu’une œuvre est achevée ?
C’est être obsédée, suffisamment longtemps, suffisamment intensément pour que ça aboutisse à une mise en écriture. C’est une obsession particulière, une obsession qui ne sait pas, qui cherche, qui s’agite en moi, une intranquillité qui se met en marche, avec gourmandise et foi. C’est difficile à décrire. Mais la caractéristique de cet état, est qu’il est intense, durable et que son objet est indéfini. C’est pour définir l’objet de l’obsession que je me mets en écriture. Et c’est quand je sais que je l’ai trouvé que j’arrête. Savoir que je l’ai trouvé est un déclic, une forme de message intérieur. Ça ne veut pas dire que je sais CE que j’ai trouvé. Ça veut juste dire que j’ai trouvé. Que la réponse est dans le texte que je viens d’écrire et que je n’ai plus besoin de la quête. Elle est apaisé et je peux passer à autre chose.

A qui t’adresses-tu quand tu crées ?
A tout un chacun. A moi. Au plaisir qui circule entre les lecteurs et les auteurs. J’envoie un message à ce territoire de l’entente, de la connexion. J’écris pour tout le monde, car je ne fais pas tellement de différence entre les adultes et les enfants.

Quel rapport ton travail entretient-il avec la réalité ?
Mon travail est dans la réalité, il en est une composante. Inventer des histoires et des personnages fait totalement partie de la réalité, même quand on n’est pas écrivain. Les autres nous inventent, projettent des choses sur nous. Nous inventons les autres. On invente sa vie, on nous invente des vies. Qui sait en face de qui il est ? Qui sait l’histoire extraordinaire qu’a traversé cet homme, cette femme ? Qui peut imaginer ce que vit secrètement son voisin dans le bus ? C’est cela la réalité : l’ignorance totale dans laquelle nous sommes les uns des autres le plus souvent. Et les histoires qu’on se raconte à soi même. Nous sommes des fiction-makersqui s’imaginent qu’ils savent… on ne sait rien. On invente. Tout le temps, alors cette pseudo scission entre fiction et réalité je n’y crois pas du tout.

Que pense l’enfant ou l’adolescent que tu étais de ton travail ?
Mais je suis encore cette enfant, encore cette adolescente. Mon éditrice Sylvie Gracia, dit des auteurs jeunesse qu’ils écrivent depuis un âge qui ne se serait jamais vraiment refermé. En ce qui me concerne c’est l’âge de 12 ans. La Hélène de 12 ans serait étonnée de ce que mon « autre » travail m’a fait un peu oublier : la douceur et la patience. L’enfant que j’étais était beaucoup plus douce et patiente que l’adulte que je suis au boulot aujourd’hui. Elle me dirait peut être cela : N’oublie pas ta douceur, ta patience. Je pense qu’on rigolerait bien ensemble, aussi. Je ne sais pas ce qu’elle penserait de moi, mais je sais ce que je pense d’elle, en tout cas. Je l’admire énormément. Je suis très fière de l’enfant que j’ai été. Son courage m’impressionne des décennies plus tard. Sa capacité à endurer la solitude et l’angoisse, sa résilience, sa foi en l’humain malgré tout. Je crois qu’elle aimerait venir à la maison, plonger dans ma bibliothèque et parler avec moi d’écriture, me faire lire ses poèmes. Je pense qu’elle aimerait ma compagnie.

Qu’y a-t-il sur ton bureau ?
Je n’ai pas de bureau. J’écris sur la table de la cuisine, ou sur une table vide. Il y a toujours mon téléphone, une thermos de thé, des feuilles, un stylo et mon dictionnaire Robert de poche des synonymes et nuances.

Est-ce que parfois tu en as marre ?
Oui mais c’est sans gravité, sans drame. Si j’en ai marre, j’arrête d’écrire le texte en cours, j’arrête d’accepter des invitations à des salons, j’arrête de consulter les réseaux sociaux et de voir les publications des copains, j’arrête d’être en contact avec le monde de la littérature. J’arrête aussi de lire s’il faut. Mais d’écrire, je n’arrête pas longtemps. Mes carnets se remplissent quoi que je décide. Ce ne sont pas forcément des fictions, je peux rester longtemps sans une fiction en cours, mais j’écris : mon journal, mes rêves, des réflexions, je prends des notes sur mes lectures, je grattouille un poème, j’essaie de décrire une scène comme on ferait un croquis, je fais un portrait…

As-tu déjà pensé à raccrocher les gants ?
Il se trouve que je les ai déjà raccrochés plusieurs fois. Avant même d’être éditée, j’ai plusieurs fois décidé d’arrêter d’écrire, parce que les conditions que cela requérait étaient gênantes pour mon entourage, parce que mes deux enfants petits nécessitaient tout mon temps et toute mon attention, parce que je trouvais ça profondément prétentieux de prétendre avoir des choses à dire que les autres ne pouvaient pas dire comme moi. Depuis que je suis éditée, j’ai pensé couper avec cette vie-là, parce que, paradoxalement, faire partie de ce monde des « auteurs édités » induit quelques filtres et biais qui ne sont pas toujours une aide pour la création. Mais comme cela comprend évidemment aussi d’autres effets très stimulants, quitter tout ça reste une pensée. C’est important de pouvoir le penser, et de savoir que c’est matériellement possible. Mais l’écriture ne se laisse pas abandonner comme ça. Elle est un fleuve souterrain, Duras disait qu’on peut être écrivain sans écrire une ligne. Je comprends profondément cette affirmation, je l’ai ressentie plusieurs fois. Arrêter d’écrire est impossible. Arrêter d’être publiée, oui. Arrêter de rencontrer ses lecteurs, arrêter d’aller sur des salons, de faire des ateliers d’écriture, des résidences. Oui. Tout cela est possible et sans aucune gravité me concernant. Mais arrêter d’écrire, jusque là ça a été impossible. Depuis que j’ai six ans et que je sais écrire, il me faut écrire. Je ne peux pas faire autrement. Raccrocher les gants cela voudrait dire aussi me priver des échanges réguliers avec mes copains auteurs.trices. Et cela me paraît trop douloureux a envisager. J’aime ce milieu. J’aime sa générosité, son humilité, son entêtement, sa fantaisie, sa liberté. J’aime ces gens, ces amis que je croise une fois tous les trois ans, parfois une seule fois dans toute ma vie, et qu’étrangement je considère comme des intimes…

Est-ce qu’il y a des choses dans ton métier qui te mettent en colère ?
Il y a des choses avec lesquelles je ne suis pas d’accord. Et j’essaie de le dire. Mais la colère est une émotion que j’essaie de chasser de ma vie. Je n’y arrive pas totalement, mais je suis en progrès aux dires de mon entourage. J’ai été une grande colérique. Je me mettais dans des états qui me laissaient exsangue et désespérée. Alors je préfère choisir l’indignation et l’action à mon niveau, plutôt que de partir dans de longues diatribes où j’excelle (car j’ai beaucoup pratiqué!) mais qui sont piégeuses et à mon avis inefficaces. Je n’aime pas ce qu’on fait aux auteurs. Je n’aime pas le mépris qu’on a pour les gens qui créent pour la jeunesse. Je n’aime pas l’entre-soi, dans aucun des milieux que je fréquente, je ne le supporte plus. Je suis indignée par le sort qu’on fait aux migrants sur le sol français, qui est un entre-soi industrialisé. Je suis profondément choquée par le mépris de classe de la majorité des politiques que je croise, et par leur grande inculture (même parmi ceux qui sont sensés s’occuper de culture). Une majorité des élus ne lisent pas. Et pour finir sur mes indignations liées au métier, je frémis devant l’adultisme.

Pour quoi milites-tu ?
J’aimerais sauter cette question. Elle me met mal à l’aise. Le militantisme me renvoie à un énervement collectif dont je me méfie beaucoup. J’ai trouvé une quasi-identité quand j’étais jeune, avec cette notion de militantisme. Je me définissais comme militante. Je travaillais dans les « quartiers difficiles », avec des ados du 9.3, comme on dit. Et puis peu à peu j’ai pris de la distance avec cette posture. Intervenir sur les faits sociaux sans être en posture de domination n’est pas si simple. Il est venu un moment où je ne me reconnaissais plus dans ce milieu militant, j’avais même parfois l’impression fugace d’avoir participé à quelque chose de pas honnête et j’ai pris du recul avec « le terrain » comme on dit (ça aussi… ce mot !). Récemment, j’ai eu à passer devant un jeune isolé qui dormait dehors. J’ai pensé à lui tous les jours, lui ai préparé des paniers de nourriture, lui ai cherché des adresses, ai parlé avec lui. Puis il a rejoint un collectif qui squattait une maison, la lutte s’est installée. Et là, j’ai arrêté. Je n’arrivais pas à rejoindre ce collectif. C’était au dessus de mes forces. Le plus que je puisse faire c’est de faire masse quand il le faut : je signe des pétitions, je défile de temps en temps, je me suis syndiquée, j’adhère à des organisations professionnelles, je m’exprime dans des réunions ou des forums. Mais être membre d’un mouvement est au dessus de mes forces. Je pense que c’est lié à mon histoire et à ce que j’ai vu qu’on pouvait faire aux individus dans certains groupes. Je serai toujours ambivalente là-dessus. Je suis pleine de contradictions. Celle-ci est parmi les plus grosses qui m’envahissent. Un irrépressible besoin de collectif et la sensation concomitante d’y être toujours illégitime ou écrasée.

Est-ce qu’on t’a déjà tendu des pièges ?
Je suis née dans un gigantesque piège où étaient déjà pris mes parents : un mouvement sectaire. Cela a été mon malheur et ma chance, car comme l’a dit Hölderlin « là où croît le péril croît aussi ce qui sauve ». J’ai donc, je crois, une petite acuité sur les pièges. Le plus souvent lorsqu’on est piégé, on ne le sait pas. Je suis piégée plusieurs fois par jour. Par la consommation, la pub, les réseaux sociaux, la séduction, mon égo, mes défauts. Je me suis piégée toute seule avec des promesses et des engagements trop grands pour moi. Je me suis piégée dans le travail, dans le sens du devoir. Le piège est fréquent. Le déjouer demande de la tranquillité intérieure, de la force mentale et surtout beaucoup beaucoup d’humour.

Qu’est-ce qui te sauve ?
L’amour. Le recul. Le rire.

Qu’est-ce que tu veux sauver ?
Le monde ! Qu’y a-t-il d’autre à sauver ?

Qu’est-ce que tu envies aux disciplines artistiques que tu ne pratiques pas ?
La possibilité de produire les images qui me traversent l’esprit chez les illustrateurs. La pratique en groupe chez les musiciens. La solidité matérielle des œuvres chez les sculpteurs. Être tout entier dans son corps comme j’imagine que le sont les danseurs. Le rapport à la matière chez les artisans d’art.

Qu’est-ce qui pourrait te faire abandonner ?
Je ne sais pas du tout. L’absence à moi-même, peut-être, comme la folie ou le coma. Et la mort, bien sur.

Qu’est-ce qui t’empêche d’abandonner ?
Il se trouve que « ça » continue. Il y a eu beaucoup de luttes dans ma vie. A cinquante ans, j’ai envie que les choses se passent hors du ring pour filer la métaphore des gants de boxe. Ce qui ne signifie pas une absence d’efforts, d’endurance ou de ténacité. Mais je ne veux pas être dans quelque forme de combat que ce soit avec l’écriture. Juste dans cette zone là, je voudrais ne pas avoir à me battre, ou alors un combat qui n’abîme ni ne détruit rien, où la victoire n’a privé personne de rien. C’est peut-être ça la création pour revenir à la question du début.

Quand tu es à terre, comment fais-tu pour te relever ?
Je me regarde à terre et je me dis : « ben voilà : tu es à terre ». Je prend la pleine mesure de mon état. Je l’inventorie. Je palpite dedans. Et comme rien ne dure, et bien jusque là il y a toujours une aube, un léger mouvement, une différence d’avec la seconde d’avant. Je respire, j’accepte que ça ne va plus si mal qu’il y a cinq minutes, que je suis capable penser à un truc agréable, que j’ai envie d’un thé, que j’ai une amie à appeler. Je sais que quelqu’un, tout à l’heure ou demain, va m’ouvrir ses bras sans poser de questions, sans faire de commentaires. Et jusque là c’est toujours reparti.

Où est la joie dans ton métier ?
Dans le livre qui commence. Dans le livre achevé. Dans l’accord de l’éditeur. Dans les ateliers d’écriture où les participants de tous âges acceptent leur propre richesse et s’en réjouissent. Dans le premier exemplaire d’auteur qui arrive dans la boite aux lettres. Dans une lecture qui me donne envie d’écrire. Dans les soirées entre auteurs jeunesse pendant les salons. Dans le retour à la maison. Dans le fourmillement des idées. Dans la bienveillance. Dans l’espoir.

Qui sont tes allié.e.s ?
Mes lecteurs (dont font partie les enfants, les éditeurs, les profs, les bibliothécaires, les autres auteurs.trice.s…). Je vis aussi avec quelqu’un qui accepte mon indisponibilité de façon inconditionnelle et respecte comme personne l’importance de l’écriture dans ma vie. Il ne lit pas, ne commente pas ce que j’écris, ne sait pas avec certitude combien de livres j’ai publiés, est incapable de citer dix de mes titres, mais il a toujours tout fait pour que je puisse écrire. Concrètement. Il sait comment ça se passe et je n’ai jamais eu à lutter avec lui pour faire de la place à l’écriture. C’est une très grande aide.

Le silence et le temps sont aussi deux précieux alliés.

Qui sont tes ennemi.e.s ?
De plus en plus ce sont les réseaux sociaux : ils prennent du temps, poussent à des comparaisons stériles, des postures de râlerie systématiques, des débats tristes, de la pollution émotionnelle ou du voyeurisme et engendrent parmi certain.e.s d’entre nous un ton enjoué un peu forcé qui me met mal à l’aise et produit une sorte d’uniforme mental qui éteint ma créativité. J’envisage de plus en plus de poser des limiteurs de temps sur mes appareils pour être moins prise par ce truc.

La censure qu’exercent certains prescripteurs sur certains textes. Cela m’est arrivé plusieurs fois. C’est violent, parce que ça me rappelle que demain tout peut s’arrêter. Quand je dis tout, je pense à ce fourmillement d’échanges, de tolérance et de projets, d’évolution sociétale dont les milieux où j’évolue essaient d’être porteurs.

Est-ce que le fait d’être un homme ou une femme a une influence sur ton travail ou tes conditions de création ?
Sans aucun doute. Je lis beaucoup d’autrices, beaucoup plus que d’auteurs. Je pense que je suis attirée par l’écriture des femmes, j’y cherche un écho. J’écris avec ma féminité, c’est incontestable. J’écris aussi avec ma part masculine. Les genres (il y en a bien plus que deux, on le sait) sont des énergies qui nous donnent une tonalité, une voix unique. On est dans un genre qui peut évoluer aussi. Je trouve que plus je vieillis plus je suis profondément femme. Je mobilise moins ma part masculine que quand j’étais jeune.

De quel matériel as-tu besoin pour créer ?
Un ordinateur, du silence, un lieu correctement chauffé, une connexion internet, un disque dur externe, mon dictionnaire des synonymes et des nuances, un bon litre de boisson chaude, au moins cinq heures devant moi.

D’où viennent tes revenus ?
Par ordre décroissant : de mon travail de salariée, des rencontres avec les lecteurs et de mes droits d’auteur.

Fais-tu des boulots alimentaires ?
J’ai deux métiers. Point. Pour moi ils sont aussi importants l’un que l’autre. Ils m’alimentent tous les deux. C’est important pour moi de participer à la vie de la majorité de mes concitoyens, d’éprouver les mêmes choses que les autres : les open-space, les horaires, les collectifs de travail, les projets, les rapports hiérarchiques, les conflits, les alliances, la fatigue du corps et de l’esprit…. C’est important pour moi de produire mes textes, au rythme où ils se présentent, et de parler aux jeunes lecteurs, d’avoir des échanges avec d’autres écrivain.e.s. Les deux sont essentiels. J’ai trop vécu l’isolement hors du monde dans mon enfance. Pas question d’être coupée de ces réalités-là. « I wana be a part of it » comme dit la chanson. Le prix à payer est cher, (je suis passée par la case burn-out a force de vouloir vivre deux vies à la fois) mais je ne veux pas être ignorante de cette réalité du travail salarié, et je ne veux pas renoncer à ma création. Ce qui est amusant c’est que dans ma vie de salariée, le plus souvent on ignore mon activité artistique. C’est fou le peu de curiosité que les gens ont pour ça. Et la réciproque est vraie aussi : dans notre milieu de littérature jeunesse, avoir un autre métier, fait de nous des sortes « d’impurs » pour certains copains. Si on n’est pas à 100% auteur.trice, on n’en est pas vraiment un.e. Mais je pense que c’est plus l’expression d’angoisses que de rejet réel.

Comment t’es-tu organisée pour tenter de vivre de ton art ?
Je ne vis pas de mon art au sens économique. J’en vis sur un autre plan : c’est certain. Il me fait vivre pleinement, comme j’ai envie de vivre. Il m’apporte une lumière vitale, une énergie tout aussi indispensable qu’un salaire. Il est constitutif de ce que je suis. Il est pour l’instant assez à l’abri des contingences matérielles parce que les choses se sont faites comme ça. Mon premier livre a été édité alors que j’avais 36 ans. Cela ne veut pas dire que je brade mon travail. Je suis parfaitement consciente qu’il a un prix, que chaque heure que je passe sur un texte est arrachée à un océan de contraintes, à la fatigue, à mes proches. Cela a un prix. Voilà. C’est double, dans ma vie. J’ai deux jambes et si ma jambe droite est clairement ma jambe d’appel, je ne tiendrais pas debout sans la gauche. J’ai deux yeux pour voir le monde. J’ai deux cerveaux. Deux métiers. Deux noms.

Dans quelles conditions travailles-tu ?
Les jours où je ne vais pas à mon autre travail, qui sont des jours que je programme, je m’installe devant mes textes avec ma thermos, mon ordi, mon dico et dans une tenue bien confortable. Je me mets au boulot vers 9h et en général je relève le nez vers 15h. Je mange et je m’y remets encore une ou deux heures. Je suis obligée de me caler des rendez-vous sinon le temps passe, j’ai mille autres choses à faire et je n’avance pas sur mon texte. Je mets à profit les week-ends, les vacances, les RTT pour avancer sur mes projets. Il y a quelques années j’avais pu poser un temps partiel et j’écrivais systématiquement tous les vendredis, c’était vraiment génial. Ce n’est plus possible aujourd’hui, mais je guette toutes les ouvertures qui pourraient me permettre de dégager plus de temps. Par exemple, alors que tous les collègues de mon âge ont progressé hiérarchiquement, je m’acharne à ne pas grimper car je sais que dans le milieu où je bosse ça veut dire renoncer totalement à l’écriture.

Qu’est-ce qui est choisi ou subi dans tes conditions de travail ?
Concernant l’écriture, le manque de temps et les conditions de rémunération sont clairement subis, même si j’ai renégocié une ou deux fois mes contrats. Ce qui est subi aussi c’est un certain isolement professionnel. Je suis peu en contact en dehors des salons et des réseaux sociaux avec les copains et c’est aussi comme cela que les projets émergent et naissent. Cela me manque, c’est sûr, mais renvoie à ce que j’ai dit plus haut sur mon problème existentiel du rapport au groupe, au collectif. Tout le reste, du moins je crois, est choisi.

En quoi la présence ou l’absence d’une famille avec toi influence des conditions de travail et ta création ?
Je suis passée à l’édition parce que j’avais des enfants. C’est en leur cherchant des « livres à lire tout seul » il y a une quinzaine d’années que j’ai totalement redécouvert la littérature jeunesse. En quelques lectures j’ai su que j’allais orienter mon écriture vers ce secteur. Il y avait là de la liberté, des projets totalement enthousiasmant, une façon de parler aux enfants qui ressemblait à ce que je cherchais dans ma vie. C’était évident. Je ne savais pas si j’arriverais à me faire éditer, mais je savais vers quoi mon écriture devait se tourner. Par la suite, mes enfants comme mon compagnon ont toujours fait preuve d’un grand respect pour cette activité. Ils savent très bien qu’elle est vitale pour moi. On en parle peu. Mais le fait que j’annonce « j’écris » m’assure une paix royale, un espace-temps respecté par chacun.

Qu’y a-t-il dans ton frigo ?
Des steaks de céréales, des œufs, des jus de fruits périmés ouverts par mes enfants là dernière fois qu’ils sont venus, du beurre salé, de la salade, des olives, plusieurs fromages, des yaourts de brebis, de la crème, des carottes, des cornichons, des bières, du cidre breton, des courgettes, une bouteille de lait périmé que je vais utiliser quand même.

As-tu vraiment besoin de manger ?
Je suis gourmande et je vis avec un gourmand. Donc la nourriture, ça ne rigole pas. De la même façon que j’ai deux vies, j’ai un peu tendance à manger pour deux, à acheter les aliments en double, à me resservir… J’essaie de manger de la qualité, de moins en moins de viande. Avec le sommeil et le sport, l’alimentation est un pilier de ma santé et de ma vitalité. Je fais de moins en moins de concessions là dessus (plus de sandwiches, plus de junk-food, beaucoup de bio, plus de grandes surfaces…). Depuis quelques mois je ne mange plus entre 20h et 13h. Je fais des jeûnes quotidiens de 16h et je mange ce que j’aime pendant les 8 autres heures de la journée.

Quelle est la question que tu as toujours voulu qu’on te pose ? Et la réponse à cette question ?
– Bonjour Hélène, comme convenu je viens te chercher, c’est maintenant. Tu as été patiente. Est-ce que tu es prête ?
– Oui ! On y va…

H.V. Est née sur une île en plein Paris.
Elle est née pendant une révolution dans une période de paix.
Elle écrit pour les enfants et les adolescents mais adore être lue par les adultes.
Elle déteste le mensonge et invente beaucoup d’histoires.
Il y a des jours où elle ne sait plus où elle en est.
Et ça fait cinquante ans que ça dure.

Une réflexion au sujet de « As-tu vraiment besoin de manger, Hélène Vignal ? »

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